jeudi 12 janvier 2017

Encore sur l’alpinisme et l’escalade

Dans un livre publié récemment, La leçon d’Aristote : sur l’alpinisme et l’escalade, je défendais la thèse d’une différence de nature entre l’alpinisme tel qu’il se pratique depuis son origine et l’escalade moderne, souvent qualifiée d’aseptisée, qui s’est développée dans les années quatre-vingt, à la fin du 20ème siècle. Cette différence, je la définissais par un rapport à la mort, toujours présent dans l’alpinisme et absent dans l’escalade. Cette distinction est loin d’être reconnue par tous et je voudrais ici y revenir pour la justifier davantage en répondant aux objections qui m’ont été le plus souvent faites et aux malentendus qu’elle suscite encore. Sur le fond, il me semble que ces objections et malentendus reposent tous sur des points de vue liés à la conception de la pratique de ceux qui les avancent, conception qu’ils opposent à celle qu’il m’attribue ou qu’ils croient lire dans mes arguments.


Retour sur quelques objections

 

Parmi les arguments utilisés pour justifier la distinction que je fais entre alpinisme et escalade, je notais le statut différent de la chute dans les deux pratiques. Conçue comme un moyen de progression en escalade, où les points d’assurage permettent normalement d’éviter le pire, elle est le plus souvent mortelle en alpinisme où on va tout faire pour l’éviter, au contraire de l’escalade. J’indiquais aussi l’importance de l’équipement (dont l’assurage n’est qu’un des éléments), très réduit en alpinisme où l’éthique, c’est à dire la manière reconnue comme légitime de gravir une voie, consiste à ne pas aménager le terrain et à limiter l’assurage (en particulier en ne le laissant pas en place), alors qu’en escalade on nettoie les falaises du mieux possible et l’assurage est à demeure. En disant cela, on peut immédiatement m’opposer telle voie d’escalade où la chute est dangereuse, ou tel événement où la falaise n’était pas purgée[1]. On pourrait toujours répondre que cette voie n’a pas été bien équipée ou que la chute d’un rocher à Vingrau ne se serait pas produite si l’entretien avait été fait correctement, mais ce faisant on manquerait l’essentiel. C’est qu’un exemple particulier ne dit rien sur la validité d’une thèse générale qui n’a bien évidemment qu’un sens statistique. Quand je dis que le rapport à la mort n’existe pas en escalade cela ne veut pas dire qu’il n’y aura jamais d’accident mortel (ce serait stupide d’imaginer qu’il existe une activité avec un risque zéro), mais que tendanciellement, la conception des falaises d’escalade modernes cherche à le limiter au maximum. Et c’est cette volonté qui a produit cette activité nouvelle avec l’équipement des falaises dites aseptisées. Est-ce que cela veut dire que le pratiquant n’a pas à faire attention et qu’il peut tout se permettre puisque la falaise est équipée dans les nouvelles normes ? Evidemment non, comme il faut rester vigilant quand on marche sur un trottoir[2]. La falaise « idéale », n’existe pas, mais celles qui existent sont tout de même suffisamment bien équipées pour que l’explosion du nombre de ceux qui les fréquentent ne se soit pas traduite par des accidents incessants. Globalement l’escalade moderne est beaucoup plus sûre que l’alpinisme et elle est perçue comme telle.
Que l’équipement ne soit jamais sûr à 100%, les annonces inquiétantes de corrosion active dont l’UIAA s’est faite l’écho et qui semble toucher les zones proches des côtes (au premier rang desquelles on compte les Calanques, mais aussi la Thaïlande, la Sicile et Kalymnos) le montrent et risquent de poser des problèmes sérieux quant à la fiabilité des ancrages en place. Mais justement, le fait qu’on s’en préoccupe, que l’Ecole Nationale des Sports de Montagne (ENSM) ait mis des témoins dans les Calanques et étudie des matériaux moins susceptibles d’être corrodés, montre aussi que c’est bien différent de l’alpinisme où l’équipement en place n’a jamais fait l’objet de telles attentions. C’est aussi ce que fait Claude Idoux à Kalymnos en remplaçant des équipements vieillissants. On n’a jamais vu un alpiniste aller rééquiper les voies en montagne pour les autres.
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[1] Comme à Vingrau, où le décrochage d’une énorme bloc par un grimpeur a sectionné le bras de sa compagne de cordée. Evénement tragique qui a conduit à un procès en cours où la responsabilité de la FFME est mise en cause.
[2] Ce que les joueurs de Pokemon go ne semblent pas avoir tous compris.
 
Une autre objection qui m’est souvent faite est de mettre l’accent sur des types de voies spécifiques qui ne semblent pas correspondre à mon distinguo. Les voies « Piola », du nom de l’équipeur suisse qui les a créées, sont un exemple de cette nature. Equipées en haute montagne mais seulement en partie, le principe est de ne mettre des goujons que là où la pose d’assurage sur coinceurs ou friends est impossible (ou très difficile). Du coup on se retrouve avec des longueurs où la chute est possible car bien sécurisée (même si l’espacement de ces points d’assurage est en général plus important que dans les couennes modernes) et d’autres où il n’y a aucun équipement en place. Ceux qui se sont trouvés au pied de la fissure de quarante mètres de Fidel Fiasco dans la face Ouest de Blaitière savent que la pose de points d’assurage dans une dulfer exigeante n’est pas sans risques. Ici la chute redevient potentiellement dangereuse.[3] Effectivement, avec les voies Piola (et bien d’autres de même type) on est dans un entre-deux, un problème de frontière du au fait que la réalité est toujours plus complexe que les catégorisations abstraites que l’on peut proposer. Dans ce cas on peut considérer ces voies soit comme une transition entre l’escalade et l’alpinisme où le (bon) grimpeur, alpiniste débutant, peut s’initier dans des conditions de stress limité au domaine de la haute montagne, soit, à l’inverse, comme des voies où un alpiniste confirmé pourra chercher à élever son niveau d’escalade en dalle (puisque ce sont les dalles qui sont en général équipées à demeure). Pour l’alpiniste, il bénéficie d’un terrain de jeu beaucoup plus étendu qu’avant, car les dalles équipées ne seraient pas grimpables autrement (où du moins avec un degré de risque tel qu’elles n’avaient jamais été envisagées avant l’apparition des goujons). Pour le grimpeur moderne, dont le niveau technique a fortement augmenté, l’initiation à la haute montagne devient plus attirante dans la mesure où il n’est plus obligé de gravir des voies faciles où l’escalade n’a que peu d’intérêt pour lui. Mais il reste que si le rapport à la mort demeure dans les longueurs « alpines » et se réduit, voire disparaît dans les longueurs équipées, ces voies mixtes ne contredisent pas ma distinction.[4) 
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[3] Les voies Cambon sont au contraire quasi systématiquement sécurisées pour que la chute reste possible sans graves conséquences. Ici on est à mon avis pleinement dans ce que j’appelle l’escalade.
[4] Il est d’ailleurs remarquable de voir que pour les parties équipées, ces voies sont entretenues, les points vieillissants étant remplacés, exactement comme dans les falaises modernes. On est bien ici dans la logique de l’escalade, les longueurs vierges de tout équipement restant évidemment dans l’état. Ce qui confirme le caractère mixte de ces voies.

A quoi servent les conventions ?

 

Dans cette activité nouvelle que j’appelle l’escalade, le risque mortel doit être du même ordre que celui qu’on prend en jouant au foot ou au golf (où il y a aussi des morts chaque année, ce qui n’en fait pas de l’alpinisme).
Suite à l‘accident de Vingrau, la FFME (qui risque d’être condamnée à verser une forte indemnité)[5] est en train de revoir sa politique de conventionnement des falaises. Du fait qu’elle a signé une convention, les juges estiment que sa responsabilité est engagée, ce qui semble logique. Mais responsabilité de quoi ? S’il n’y a pas d’accident la question ne se pose pas et s’il y a un accident il est normal de rechercher s’il y a eu une faute quelconque dans le processus qui a conduit à l’accident. Comme il existe des normes, il faut qu’elles soient respectées (normes sur l’assurage et sur la labellisation des sites), mais au-delà il y a le risque que  les conventions deviennent de fait un label de sécurité que les juges vont avoir tendance (le droit ayant horreur du vide) à interpréter comme une garantie d’absence de risque. La jurisprudence fera le reste et l’escalade peut être la grande perdante de cette opération. Si la société, via la jurisprudence, considère qu’elle est dangereuse et finalement l’assimile à l’alpinisme, l’autonomie conquise dans les trente dernières années est remise en cause.[6]
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[5] Elle vient d’ailleurs de l’être en première instance et elle fait appel.
[6] L’escalade des mineurs et scolaire est d’ailleurs déjà soumise à des contraintes sociales plus strictes que celle pour les adultes.

La solution envisagée par la FFME se dirige au minimum vers un déconventionnement des falaises de plusieurs longueurs, seules les falaises d’une longueur (les couennes) pouvant alors en faire l’objet sous réserve de normes minimales d’équipement (qui existent déjà) et d’entretien[7].
Il faut rappeler qu’au départ, les conventions (inventées par Daniel Taupin) visaient à permettre l’accès aux falaises en rassurant les propriétaires quant à leur responsabilité. Bien que n’ayant aucune valeur juridique de ce point de vue, elles avaient un effet psychologique sur le propriétaire qui se sentait dédouané des conséquences possibles d’un accident sur son terrain.[8] Elles n’ont jamais été conçues comme un label de sécurité, le risque zéro n’existant pas. L’escalade se développant et l’équipement de nouvelles falaises devenant de plus en plus une affaire collective (plans d’équipement départementaux, recours à des professionnels), les conventions se sont multipliées et sont devenues un instrument fédéral et non plus un pacte entre le propriétaire et quelques équipeurs individuels. C’est là une évolution logique qui donne une utilité sociale à la FFME dont on pourrait sinon se demander à quoi elle sert pour la majorité des pratiquants. Malheureusement, cette dernière n’a pas communiqué efficacement sur ce service qu’elle offrait aux pratiquants, ceux-ci ne sachant pas, pour la plupart, à qui ils doivent leur terrain de jeu.[9] Dès lors les pratiquants se moquent bien du risque pris par la FFME et non seulement dans leur grande majorité, ils pratiquent sans licence, mais ils ne perçoivent pas les conséquences que peuvent entrainer pour eux une condamnation de la fédération. Il faut rendre clair que les conventions ne sont pas des garanties absolues de sécurité. L’escalade doit être considérée comme présentant un risque de même ordre que les autres activités sportives classiques[10] (ce qui est reconnu par les pratiquants de fait). La difficulté vient du fait que l’activité normative de la FFME visant à définir très précisément ce qu’est un site sportif se traduit quasi automatiquement en termes de sécurité garantie. Qu’elle soit seulement relative n’est pas suffisamment marqué. Déclasser des sites sportifs en terrain d’aventure serait à mon sens une solution peu désirable si les sites déclassés restaient équipés à demeure car la confusion entre un équipement fixe et l’absence d’équipement serait trop importante. Cela renforcerait aussi l’illusion de garantie absolue pour les sites sportifs restant conventionnés.[11]
Paradoxalement, toute cette activité juridique et de gestion montre bien la différence de nature entre l’escalade et l’alpinisme où ce type de questions ne se pose pas. Refuser la distinction entre les deux pratiques sur le critère du rapport à la mort conduit à se priver de boussole pour analyser ces problèmes d’équipement. Si ce rapport à la mort existait en escalade comme en alpinisme, les conventions n’existeraient pas et l’escalade n’aurait pas connu le développement des trente dernières années. C’est justement la raison d’être de cette activité juridique et de gestion que de contribuer à la réduction au maximum du danger mortel en escalade. Que ce soit un succès, les statistiques sur la pratique et les accidents le prouvent. Il reste à le faire percevoir aux juges et au grand public.[12]
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[7] Les couennes surplombées par des pentes seraient alors sans doute considérées comme des falaises de plusieurs longueurs, le risque de chutes de pierres ne pouvant en général pas être annulé complètement.
[8] C’est de même nature que les autorisations de sortie qui sont signées par les parents de mineurs dans les clubs ou les écoles qui n’exonèrent pas les organisateurs de la sortie en cas d’accident. En réalité, les conventions, loin de dédouaner ceux qui les signent, les engagent juridiquement en cas d’accident comme le montre le procès de Vingrau en cours.
[9] La FFME consacre du temps et de l’énergie sur ces questions, suivies par quatre cadres techniques. Il suffit d’aller sur son site pour voir ses actions, mais cette information reste très limitée et ne se diffuse pas ou mal chez les pratiquants. C’est ce déficit qu’il faut à mon avis éliminer en concevant une politique de communication différente.
[10] Tous les enseignants d’EPS savent bien qu’ils doivent respecter certaines consignes dans bien d’autres sports que l’escalade (par exemple vérifier que les buts de hand sont bien fixés).
[11] Un autre élément de solution serait la modification de la norme « site sportif » en une norme moins contraignante, qui n’imposeraient pas tous les équipements à la norme mais « la plupart ». Cette piste est actuellement explorée par la FFME.
[12] Cela ne veut pas dire qu’un accident ne doit pas donner lieu à des recherches de responsabilité. Celle du grimpeur lui-même ne devant pas être ignorée (ce que la FFME prend en compte dans les nouveaux projets de convention). Les grimpeurs ont aussi des devoirs et ne sont pas hors de la société.

Un dernier argument me semble pouvoir être donné avec l’entrée récente de l’escalade aux Jeux Olympiques en 2020 à Tokyo. Si l’escalade moderne était restée perçue comme l’alpinisme l’a toujours été, je doute fortement que cette admission ait été obtenue. Il peut y avoir quelques accidents très graves pendant les JO et même mortels, mais ce ne peut être que s’ils sont perçus comme le résultat de malheureux concours de circonstances, pas comme partie intégrante de l’activité.[13] L’impact médiatique des JO ne le permettrait pas. Je pense même qu’on est en train d’assister à une autre solution de continuité au sein même de l’escalade moderne entre celle qui se pratique en sites naturels (où les problèmes de frontière entre escalade et alpinisme se posent concrètement) et celle sur les sites artificiels qui, étant majoritairement marchands ne peuvent pas proposer une activité dangereuse à grande échelle. Là encore, cela ne veut pas dire qu’un accident mortel y est impossible, mais que sa probabilité doit être extrêmement faible.[14]
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[13] L’évolution de la protection en ski en est une illustration.
[14] Une autre raison de cette solution de continuité est due au type de grimpe qui se pratique dans ces deux espaces. Ni les mouvements, ni les prises ne sont de même nature, rendant de plus en plus difficile la transposition d’un site dans un autre (au moins pour les grimpeurs non professionnels) ; celui qui passe du 7a en salle aura beaucoup de mal à le faire en site naturel (et réciproquement) le dissuadant de faire les efforts nécessaires pour y arriver au risque de se sentir dévalorisé.
Nier la différence entre escalade et alpinisme conduit à deux préconisations. Soit on déséquipe les voies en arguant que l’équipement induit une fausse sécurité qui trompe gravement les pratiquants et est mortifère (c’est l’argument que m’oppose Bernard Amy), soit on n’en tient pas compte et on grimpe dans les voies équipées avec son matériel d’assurage comme si elles ne l’étaient pas. Cette seconde solution risquant fort d’être très marginale, seule la première peut vraiment être mise en œuvre. Je souhaite bien du plaisir à ceux qui se risqueront à l’exécuter.
Un dernier argument m’est opposé quant au risque qu’induit ma défense d’un équipement soi-disant béton, c’est l’attitude de déni qu’il induit chez les pratiquants, ceux-ci étant persuadés d’être en sécurité et ne respectant pas les pratiques normales (comme mettre un casque ou vérifier son nœud d’encordement).
Que beaucoup de grimpeurs soient complètement inconscients j’en suis bien convaincu et il y a effectivement des morts qui en sont la conséquence. Mais ils sont bien peu nombreux compte tenu de l’extension de la pratique et ne contribuent pas à faire de l’escalade une activité perçue comme celle que j’appelle alpinisme. Un dernier mot sur l’idée de déni. C’est une question cruciale car effectivement, tout dépend de l’équipement et si en alpinisme on maîtrise son équipement (en principe), en escalade on n’a pas les moyens de le faire par construction même. Le « déni » n’est donc pas du tout de même nature. En alpinisme, le déni c’est celui de nier que ce soit risqué et il faut expliquer le danger potentiel de cette pratique (ski de rando, rando, ascensions traditionnelles, …) et que le faire dans le déni c’est suicidaire. En escalade ce n’est pas du déni où alors jouer au foot sans appréhension c’en est aussi (récemment en Allemagne, par temps clair sans nuages, la foudre a blessé 7 joueurs dont l’arbitre très grièvement, jouaient-ils dans le déni ?). Que le grimpeur fasse confiance à l’équipement en place c’est normal, c’est pour cette raison que l’escalade s’est développée. Ce qu’il faut c’est qu’on se donne les moyens de faire que cette confiance perdure. C’est ce qui se passe avec la corrosion active, c’est ce que fait Claude Idoux, c’est ce que cherche à faire la FFME, notamment avec sa Bourse SNE de 60 000€ destinée en priorité au remplacement des équipement obsolètes, pour 2016.
Quand fait-on de l’escalade et quand fait-on de l’alpinisme ?
Pour terminer, je voudrais revenir sur cette distinction que je fais entre alpinisme et escalade selon l’existence ou pas d’un rapport à la mort. Si on me suit, on est tenu de considérer qu’on fait de l’alpinisme quand on pratique l’escalade en solitaire que ce soit sur une paroi en plaine ou même sur un bloc où la chute est mortelle (par exemple la Dame Jouanne à Larchant dans la forêt de Fontainebleau). Comme la randonnée en montagne sur des chemins escarpés, même si le risque est beaucoup moins grand. Ce qui compte ce n’est pas le terrain de pratique, c’est la logique profonde de la pratique qui est précisément dans ce rapport à la mort. Cette différence de logique est nouvelle, elle date de la fin des années soixante-dix, car avant il n’y avait que l’alpinisme. Ce n’est qu’avec l’invention de la falaise moderne équipée pour rendre la chute possible (et qui a aujourd’hui envahi le monde) que l’escalade comme je la défini est apparue. On pourrait en donner, sinon comme preuve du moins comme indice, le fait qu’en Angleterre, les falaises non équipées qui existent encore en grand nombre sont valorisées par l’existence du risque (un système de cotation spécifique a même été créé) et les grimpeurs anglais experts de ces lieux ne sont pas avares de critiques envers le « french free », c’est à dire selon eux la manière française de grimper qui utilise trop l’assurage. A l’opposé, les tours de grès de Bohème, très peu équipées, sont aujourd’hui laissées à l’abandon au grand désarroi des vieux grimpeurs qui se lamentent sur le manque de courage (un euphémisme pour désigner le refus de risquer sa peau) de la nouvelle génération fournissant ainsi un autre indice de cette autonomie de l’escalade vis-à-vis de l’alpinisme. Enfin, Kilian Jornet et Alex Honold, chacun à leur manière me semblent fournir  une dernière illustration de ma thèse.
Alex Honold s’est fait connaître par ses solos époustouflants repoussant les limites de ce que les grimpeurs appellent engagement. Réalisant des ascensions sans corde ni baudrier dans des horaires sidérants et avec des difficultés allant jusqu’à 7c+, c’est un cas à part dans le paysage. Considéré comme fou par les uns, suicidaire ou mort en sursis par les autres, cela fait dix ans qu’il défraie les chroniques des journaux spécialisés qui le présentent comme un grimpeur. Evidemment, pour moi c’est un alpiniste puisque sa pratique présente à l’évidence un risque mortel. Il pratique un alpinisme particulier qui dans un premier temps s’est spécialisé sur des parois rocheuses hors de la montagne, mais ces deux dernières années il s’est aussi révélé comme un alpiniste en haute montagne en réalisant des premières convoitées dans des temps inouïs comme la Torre traverse en Patagonie. Il n’est pas particulier du fait qu’il grimpe en solo, puisque l’escalade solitaire en montagne est vieille comme l’alpinisme. Ce qui le rend unique c’est le niveau auquel il pratique qui donne l’impression qu’il n’a pas de marge.[15] C’est pour cela qu’on le prend parfois pour un fou ou un suicidaire, mais il ne fait avec les moyens que lui donne un niveau technique d’aujourd’hui que ce que faisaient les alpinistes les meilleurs de leurs époques.
Ces réussites sont donc tout sauf surprenantes. Alex Honold n’est pas un grimpeur qui commence l’alpinisme et grâce à son haut niveau technique de grimpeur bouleverse les standards habituels, c’est un alpiniste depuis dix ans dont la maîtrise du rapport à la mort à été tellement développée que son adaptation en haute montagne se fait facilement. C’est cette accoutumance du solo dès sa découverte de l’activité qui lui permet de maîtriser ce rapport à la mort qui est ici porté à son maximum. Evidemment, sur un plan strictement technique, ce n’est pas (encore ?) un glaciériste de haut niveau et il y a un partage des tâches dans les cordées qu’il forme avec ses compagnons. Mais ce n’est pas un hasard si c’est lui qui se révèle si performant en haute montagne (et à qui on demande sa participation) et pas Adam Ondra ou Chris Sharma qui sont eux de purs grimpeurs et pas des alpinistes. Encore une fois, ce qui compte en alpinisme c’est le rapport à la mort et les grands alpinistes sont ceux qui le gèrent le mieux. Les plus grands étant ceux qui meurent vieux dans leur lit, ce qui n’est certes pas garanti pour Alex Honold. Mais c’est justement ce qui en fait un alpiniste et ce depuis le début, puisqu’il a commencé le solo très tôt (par timidité devant les autres grimpeurs comme il le raconte dans son livre Solo intégral).
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[15] En fait il en a une, puisqu’il fait en solo des voies avec du 7c+ quand le niveau max en falaise moderne est aujourd’hui de 9b+, Alex Honold lui-même réussissant au moins du 8b.
Le cas de Kilian Jornet est différent mais tout aussi instructif. Il s’est fait connaître dans les ultra-trails en gagnant un grand nombre en surclassant très largement ses adversaires. Depuis quelques années il pratique un alpinisme sur des voies classiques peu difficiles techniquement mais qu’il réalise dans des temps hallucinants et il annonce le projet de réaliser les plus hauts sommets de chaque continent de la même manière ultra rapide. Il lui manque l’Everest où il doit faire une tentative prochainement. Ce faisant il a lancé une forme de pratique nouvelle, l’alpinisme de voie normale à grande vitesse (l’AGV) dont on voit de plus en plus d’adeptes sur les sommets réputés comme le Mont Blanc. La caractéristique de cette forme d’alpinisme c’est la légèreté de l’équipement (chaussures légères, vêtements fins, pas de sac, pas de piolet) qui induit un risque supplémentaire en cas de mauvais temps, risque qui se réduit grâce à la vitesse qui limite le temps passé en montagne. Il y a une sorte d’arbitrage que les alpinistes connaissent bien entre poids de l’équipement et temps de parcours qui est ici poussé à la limite. Toutefois, la vitesse induit un risque nouveau de fausse manœuvre qui pour Kilian Jornet est poussé au maximum, en particulier dans les descentes le long d’arêtes escarpées où le moindre faux pas est mortel. Plus la recherche du record horaire est importante plus le risque de faux pas est grand. Pour l’instant, l’AGV n’a pas défrayé la chronique des accidents spectaculaires mais il ne fait pas de doute que le premier qui sera pris dans le mauvais temps se verra reprocher son équipement minimal et celui qui chutera dans une descente fera rentrer cette nouvelle pratique dans les chroniques des unes de la montagne meurtrière. Pour l’instant Kilian Jornet est un héros, au premier mort on risque de lui reprocher son innovation.[16] En médiatisant ses exploits il fabrique les bâtons pour se faire battre. Du moins il en prend le risque. Il a d’ailleurs fait l’objet d’un sauvetage en face nord de l’Aiguille du midi quand lui et sa compagne, avec équipement léger, se sont trouvé bloqués et qu’il n’a pas été capable de la hisser vers le télécabine. L’incident n’a pas eu de conséquences tragiques, mais il montre que cette nouvelle forme de pratique est bien de l’alpinisme et que le nouveau risque induit par le choix de la légèreté a des chances d’être moins bien compris par le grand public que ceux qu’on prend dans un alpinisme plus traditionnel. C’est sans doute le prix à payer pour les innovations où la vie est en jeu.
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[16] L’innovation réside dans la popularisation de cette pratique qui existait très marginalement (les records de vitesse ont toujours marqué l’alpinisme) et sa spécialisation dans les voies normales (Ueli Steck n’est pas dans cette catégorie).

Gilles

2 commentaires:

  1. Bonjour et merci encore à Gilles pour ces précisions éclairées sur un sujets qui fait grincer des dents pas mal de défenseurs d'une escalade responsable en site naturel.
    Bien à toi.
    Bleau ardemment
    Greg

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  2. Salut Greg,
    Ton commentaire mérite quelques explications complémentaires parce-que formulé ainsi je n'en comprends pas le sens...

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